Ils ont choisi la mer

La mer dans la musique

 

Henri DUPARC

La vague et la cloche

 

César CUI

La mer (extraits de Vingt poèmes de Jean Richepin, Op. 44, n° 16-20

1. Larmes

2. La falaise

3. Oceano nox

4. Les songeants

5. Adieu-vat!

 

Maurice FRANCK

Chanson des marins hâlés

 

Gabriel FAURE

La Chanson du pêcheur (Lamento), Op. 4 n° 1

Les berceaux, Op. 23 n° 1

 

Maurice RAVEL

Une barque sur l'océan, pour piano seul

 

Charles KOECHLIN

Le vaisseau, Op. 28 n° 4 

 

Albéric MAGNARD

A Elle

 

Gabriel FAURE

Les matelots, Op. 2 n° 2

 

Joseph-Guy ROPARTZ

La mer

 

Alfred BRUNEAU

Marine

 

Gabriel FAURE

L'Horizon chimérique, Op. 118

1. La mer est infinie

2. Je me suis embarqué

3. Diane, Séléné

4. Vaisseaux, nous vous aurons aimés

 

Frédéric ALBOU, basse

Brigitte CLAIR, piano

 

Maurice FRANCK: Chanson des marins hâlés (1950)

Frédéric ALBOU, basse, & Brigitte CLAIR, piano.

Enregistrement privé, Paris, 9 février 2020.

In memoriam Eric Tabarly.

 

Note d'intention

C'est un projet à la fois enthousiasmant, rare, et pourtant évident, que de proposer un thème de soirée musicale entièrement consacrée aux évocations de la mer.

Que ce soit sur les scènes de l'opéra, dans les concerts de mélodies de salon, dans les soirées d'orchestre, ou les événements de musique de chambre, la mer est un thème particulièrement prisé. 

A vrai dire, il l'est même bien avant la période dite classique, puisqu'on trouve à la période baroque nombre d'évocations de la tempesta di mare, chez Vivaldi et d'autres, dans la musique instrumentale comme à l'opéra, ou dans les cantates. 

C'est l'attrait de l'élément marin, de sa puissance, de sa permanence, mais aussi l'attrait du lointain, du voyage, de l'ailleurs, du danger, celui-là même qui fascine les poètes, depuis les Grecs, les textes homériques, jusqu'à Saint-John-Perse, en passant par Baudelaire, Heine, ou Coleridge, qui inspire, de même, les musiciens.

Cet appel de la mer est, pour ceux-ci, l'occasion de déployer un large éventail de moyens, entre les ressources de l'opéra et celles de la musique de chambre, que nous avons choisi de recréer, avec un chanteur et une pianiste, comme cela se faisait couramment, dans les salons du tournant du XXème siècle, partout en Europe.

S'il a fallu renoncer à présenter The Rhyme of the Ancient Marriner, de Coleridge, ou Le Bateau Ivre, de Rimbaud (dont il n'existe pas encore de mises en musique pour voix seule), nous avons en revanche la satisfaction de vous présenter quelques perles musicales, et coraux rares, dus aux plumes de César Cui, Joseph-Guy Ropartz, Charles Koechlin, ou Maurice Franck, qui côtoient des oeuvres bien connues du public, de Gabriel Fauré, Henri Duparc, Claude Debussy, ou Maurice Ravel... Ces pages musicales sont aussi des expériences poétiques, au travers de textes de Théophile Gautier, Armand Silvestre, Jean Richepin, François Coppée, Fernand Gregh... ou parfois les compositeurs eux-mêmes.

 

Si nous nous laissons emporter par les charmes puissants des évocations de la mer, rêvant aux plages, aux plaisirs nautiques, au repos estival, aux vivifiantes sensations iodées, nous pouvons aussi, en retour, nous poser cette question:

 

ET NOUS? CHOISIRONS-NOUS AUSSI LA MER?

 

Accepterons-nous de la regarder avec tant soit peu de reconnaissance, de respect, d'amour, en contrepartie de ce qu'elle nous offre?

 

Les scientifiques parlent aujourd'hui de continents entiers de déchets en plastique voguant sur la mer, et soulignent que les espèces vivantes en subissent de redoutables conséquences.

Mais il faut aussi, hélas, mentionner les conséquences d'une surexploitation dévastatrice, qui compromet gravement les équilibres dans les milieux marins.

Enfin, parmi les principaux problèmes dont la mer est le théâtre, les changements climatiques prononcent deux évolutions inquiétantes pour l'avenir: la mutation des courants profonds régulateurs de climat, et la montée du niveau des eaux.

Ce n'est plus seulement la mer, aujourd'hui, qui a besoin de notre sursaut citoyen: mais aussi NOUS!

 

Il est donc temps, pour nous, de choisir la mer!

Gabriel Fauré: Vaisseaux, nous vous aurons aimés en pure perte, Op. 118 n° 4.

Frédéric ALBOU, basse, & Brigitte CLAIR, piano.

Enregistrement privé, Paris, 9 février 2020.

Présentation

A l'embouchure de ce programme, plusieurs bras remontent vers des sources différentes.

L'amour de la mer, sous ses différentes formes, et des représentations qu'elle inspire aux artistes, poètes, musiciens, peintres, romanciers, photographes, réalisateurs, sculpteurs, même...

Mais encore, sous la forme qui a été choisie, la possibilité de transgresser des frontières, que beaucoup croient interdites. Exactement comme lorsqu'on aborde Des Knaben Wundrehorn de Gustav Mahler, ou la Suite on English verses de Shostakovich, on se pose la question de la meilleure configuration à utiliser? Sont-ce des Lieder, des mélodies, à accompagner avec piano, ou bien de véritables pages d'orchestre? La réponse la plus sage est que... les deux possibilités ont autant de légitimité! Notre programme, consacré à la mer, propose la même réflexion: la pièce de Ropartz peut s'entendre dans une version avec orchestre, ou la version avec piano, de même que La Mer de Debussy, dont une version pour piano a probablement été proposée par le compositeur, à l'occasion de soirées privées. De la même manière, proposer, sur un thème ciblé, un extrait d'opéra, au milieu de mélodies, est tout à fait conforme à ce qui se pratiquait dans les salons, à l'époque où ces œuvres ont été écrites... Il arrivait également que des mélodies soient orchestrées: ceux qui parcourent les vieux catalogues de disques à Saphir de la maison Pathé ont souvent la surprise d'entendre certains titres de mélodies dans des orchestrations... dont le matériel d'orchestre s'est perdu! Dans certains cas, comme La vague et et la cloche, de Duparc, le matériel d'orchestre a survécu, en même temps que la version avec piano.

Quels que soient les choix musicologiques, l'intérêt est avant tout d'explorer les moyens musicaux déployés par les compositeurs pour faire surgir la mer dans l'imaginaire des auditeurs, en réponse aux textes des poètes.

Or, ces moyens sont déployés avec une sidérante variété! Même en resserrant la période à un peu moins d'un siècle, entre 1850 et 1950, l'éventail de propositions musicales est étonnant.

Si tout le monde connaît Les berceaux, Opus 23 de Gabriel Fauré, qui montrent, pour le coup, les vaisseaux à l'arrêt, amarrés au port, l'eau offrant un délicat balancement, sensible dans la régularité de discrets triolets de croches, au piano, L'Horizon chimérique, Opus 118, un des tout derniers cycles du compositeur, est moins célèbre. Ces quatre pièces proposent un intéressant catalogue de moyens, depuis la première, déployant une activité poussée par les vents, avec des batteries constantes de doubles croches, dans lesquelles des septièmes majeures créent des éléments d'instabilité, jusqu'à la dernière, emportée au large par un mouvement constant de triolets, inexorables, en passant par les deux pièces médianes, proposant des balancements plus réguliers, sur lesquels les trouées harmoniques ouvrent des fonds marins...

C'est une véritable surprise, que de découvrir à cette écriture une préfiguration dans celle de ce musicien peu connu, César Cui, un peu le mal aimé du Groupe des Cinq. On oublie souvent que le père du compositeur était français, et que César Cui aborde la mélodie française avec une connaissance parfaite de la langue. L'Opus 44, sur des poèmes de Jean Richepin, se termine par un cycle, La mer, de cinq pièces sur ce thème. Si Les songeants ont naguère été enregistrés par Boris Christoff, le cycle n'a été officiellement enregistré qu'en 2019, par un duo sud-américain, qui malheureusement peine à rendre justice à la langue, et aux problèmes posés par les formes poétique! Dès la première pièce, Larmes, on trace le lien entre la manière d'un Gounod, ou d'un Reyer, et la subtilité harmonique de Fauré: César Cui cherche les positionnements modaux et mélodiques les plus inattendus, et son harmonie se déploie efficacement dans le même sens. Mais, dès cette première pièce, une différence notoire apparaît, avec les compositeurs vivant en France: le traitement de la ligne vocale est beaucoup plus dramatique, large, opératique, même... C'est encore plus évident, dans la seconde pièce, La falaise, où le motif heurté au piano, conjuguant une basse pointée avec des accords frappés, transgresse presque les lois du genre, en proposant un véritable air d'opéra! La souplesse modale ouvre également des modulations complexes. Oceano nox est une méditation, à mi-chemin entre mélodie et récitatif, où les formules modales et mélodiques, à l'unisson avec un environnement harmonique étrange, regardant peut-être vers Franz Liszt, contribuent à créer le sentiment d'un monde inconnu. Les songeants offrent le contraste du dépouillement, une miniature dont Cui a le secret, où quelques moyens, subtilement distillés, font jaillir l'émotion, dans des phrases brèves, des répétitions délicatement altérées, et toujours ce travail sur les formules modales, et leurs possibles variations. La pièce finale, jouant sur l'ambiguïté entre ré bémol majeur, ré bémol mineur, et ré mineur (annonçant le travail de Gustav Mahler), déploie un hymne vaste, et opératique, qui met en valeur la proposition mélodique étrange de la phrase finale, ponctuée par de véritables motifs en vagues, au piano.

La tempête est l'élément que Duparc choisit de dépeindre, dans un projet de composition qui relève du tour de force: le poème de Coppée, dans la lignée de Baudelaire, lui offre des visions tourmentées, violentes, qu'il déploie musicalement comme une rhapsodie, construite dans une forme sonate à peine détendue. Les fusées, les réponses d'accords stridents, les trilles, les grands sauts, parcourant différents éléments de la tessiture de l'instrument, concourent à la peinture des éléments déchaînés, en pleine mer! Dès la version pour piano, on croit entendre l'orchestre.

Dans l'héritage de Fauré, il faut mentionner la très belle pièce de Maurice Franck, compositeur aujourd'hui oublié du XXème siècle, tirée des Trois mélodies, publiées en 1950. La Chanson des marins hâlés est une impressionnante peinture marine, à la fois retenue, et complexe, et remarquablement structurée. L'économie de moyens développe une saisissante métaphore musicale, partant d'un léger balancement ternaire, qui, dans une logique modale reposant sur la superposition de tons voisins, fait entendre de profondes vagues, en polytonalité, qui se referment, comme la pièce avait commencé, presque décharnée, à l'instar des corps des noyés en mer.

Charles Koechlin semble pour sa part attentif à traduire la calme immensité de l'élément liquide, dans sa permanence, qui s'oppose aux vains efforts humains. Les moyens musicaux qu'il convoque sont impressionnants, autant à l'analyse, qu'à l'écoute. Sur des rythmes lents, il travaille l'approfondissement des nuances, des plus fines gradations, sur une base pourtant vaste, reposant sur des harmonies complexes, polytonales, aux transitions défiant les cadres: les amorces d'assises tonales sont systématiquement dérobées... noyées, et il arrive, même, que le rythme se dissolve, dans des subdivisions qui évoquent les difficultés techniques du prélude du Parsifal de Wagner. L'ensemble paraît pourtant parfaitement consonant, onirique, même, envoûtant, et excelle à nous hanter, à nous poursuivre, comme les vives sensations que l'on éprouve, en surplomb des flots marins. Peu connu du grand public, ce contemporain de Ravel et de Poulenc est très certainement un des compositeurs les plus accomplis de sa génération.

De Ravel, précisément, Brigitte Clair fera entendre Une barque sur l'océan, véritable tour de force pianistique, évoquant la mer dans son énergie incontrôlable, presque menaçante, tournoyante, en déployant des figures de virtuosité qui peuvent se comparer à celles du Concerto en sol, et semblent annoncer le Scarbo de Gaspard de la nuit

César Cui: Adieu vat, Op. 44 n° 20.

Frédéric ALBOU, basse, & Brigitte CLAIR, piano.

Enregistrement privé, Paris, 9 février 2020.

Règles de navigation pour la mélodie française

En préparant ce programme, que nous avons donné en "concert virtuel" l'été 2020, pour sa création, à Issy-les-Moulineaux (où nous devons le redonner à l'automne 2021, en présence, cette fois-ci, du public!), nous avons eu plusieurs surprises. Elles ont toutes été des occasions de rappeler pourquoi la mélodie française demeure un art rarement pratiqué.

Pour les œuvres les plus célèbres de notre programme, il nous a été difficile de trouver des enregistrements plus récents que ceux de la génération des Gérard Souzay, Camille Mauranne, Bernard Kruysen, ou Jacques Herbillon.

Pour certaines pièces, je me suis retrouvé presque seul interprète, aujourd'hui, confronté à ce répertoire.

 

En analysant les pièces musicales, j'ai entrepris un travail visant à identifier les caractéristiques poétiques de tous les textes: je voulais en effet interroger les éventuelles contradictions entre la syntaxe et la métrique, afin de réfléchir à la manière dont les compositeurs traitent les enjambements, et à la question des césures et respirations à pratiquer.

C'est à ce moment, très exactement, que toute la difficulté de l'exercice s'est révélée!

Plusieurs exemples se sont avérés particulièrement complexes. Ainsi, le début du poème d'Haroucourt, mis en musique par Koechlin, dans le Vaisseau, tel qu'il est publié par l'éditeur musical, désarticule l'alexandrin initial, dans une vaste pièce où, par ailleurs, le compositeur met une attention toute particulière à épouser ce type de vers! J'ai donc choisi de réfléchir à ce que l'édition indique, et de rétablir cet alexandrin initial, en l'articulant, en élaborant le travail de diction, et d'acteur, de manière à respecter les demandes de l'édition musicale.

Lorsque j'ai préparé Marine, d'Alfred Bruneau, l'édition musicale suggérait d'abord de grandes phrases, souples et sinueuses. Mais, en recherchant où se trouvent les rimes, j'ai fait apparaître la forme strophique pratiquée par Fernand Gregh, avec des vers courts, parfois de 3 syllabes! Dans ce cas, l'interprète doit impérativement engager une réflexion approfondie, pour discerner de quelle manière sa lecture vocale, musicale, peut au mieux servir la forme poétique, en même temps que la musique.

J'ai donc construit ma lecture, de manière à conjuguer les enjambements poétiques, tout en évitant de lier les rimes aux débuts des vers suivants, de manière à ce qu'elles sonnent, dans ma restitution. Au prix de césures, d'articulations, d'inflexions, le travail a fini par payer.

De même, le cycle de César Cui, sur les poèmes de Jean Richepin a révélé de réelles surprises, de nature à rendre justice à ce poète, si radicalement attaqué par Léon Bloy, dans une lettre qu'il lui adressait, en 1877. 

Les longues phrases de César Cui, comme celles d'Alfred Bruneau, suggèrent la pratique d'enjambements. Mais Oceano nox se compose par exemple de courtes strophes de 4 tétrasyllabes! Si l'on veut respecter la forme métrique du poème, il faut donc moduler les phrases musicales avec une attention particulièrement délicate! J'ai eu, par moments, à pratiquer de légers aménagements dans l'édition musicale, pour restituer des rimes, qui disparaissaient, alors que, par ailleurs, le compositeur semble bien décidé à les souligner. Un travail analogue est encore nécessaire dans Larmes, qui ouvre le cycle.

En vérité, même une pièce célèbre, comme La vague et la cloche, pose au chanteur de redoutables questions, qu'il vaut mieux avoir posées, et méditées à l'avance, avant de... se jeter à l'eau!

 

J'ai la chance d'être moi-même par ailleurs poète, et d'être sensibilisé à ces questions. Le fait de fréquenter les troubadours, créateurs de la mélodie française chantée, est un autre avantage. Enfin, l'exigence de l'analyse de Janine Reiss, avec qui j'ai eu la chance de travailler le répertoire français, me conforte dans cette perspective.

Il est clair, à ce stade de la traversée, que la mélodie française constitue l'un des répertoires les plus difficiles, pour les chanteurs: c'est sans doute pourquoi peu aujourd'hui s'y risquent, et beaucoup de mélodie demeurent orphelines d'interprètes, comme les enfants des marins... qui ont choisi la mer!

César Cui: Pleurons nos chagrins, chacun le nôtre, Op. 44 n° 16.

Frédéric ALBOU, bass, & Brigitte CLAIR, piano.

Recorded live during a concert performed in Paris, Espace Christiane Peugeot, July 12th, 2018.

 

Albéric Magnard: A Elle

Frédéric ALBOU, bass, & Brigitte CLAIR, piano

Recorded during a live performance, given in Paris, November 9th 2018, for the anniversary of November 11th 1918, at the Espace Christiane Peugeot.