Tan cuiaua saber damors

(Je croyais savoir tant de choses sur l'amour)

 

Poésie, musique, improvisations, rencontres artistiques, rencontres entre l'ancienne Proensa, la mer méditerranée, les pays outremer, et la Fin Amor...

 

Frédéric ALBOU, voix, transcriptions poétiques & musicales

Les auzels de lonh:

Benoît COLLIN, percussions

psaltérion, oud, luth, harpe médiévale

Natacha GAUTHIER, rebec, flûtes

artiste graphique / grapheur

 

Co-production Man-naM, Vt Mvsica Poesis & Les auzels de lonh

Storytelling

Raconter une histoire: quoi de plus naturel, pour parler des troubadours? Ce sont eux, en effet, qui ont inventé le storytelling. Avant de chanter leurs chansons, ils les introduisaient, en racontant des histoires, ou razos. Les manuscrits transmettent celles-ci aussi fidèlement que les chansons.

 

Nous présentons 12 chansons de la première génération des troubadours (entre la 1ère et la 3ème croisades), tellement célèbres que la plupart sont encore chantées aujourd'hui, non seulement par les musiciens spécialisés, mais aussi par des artistes de musiques actuelles, ou de pays du Maghreb. Car si l'art des troubadours est à l'origine de notre poésie, ils sont aussi les inventeurs... des musiques actuelles!

 

Dans l'iconographie médiévale, on reconnaît les instruments dont s'accompagnaient les troubadours: à côté de flûtes, on trouve en effet des instruments à cordes pincées, ainsi que les ancêtres des instruments à claviers, et presque toujours des percussions. Si on imagine des versions amplifiées de ces instruments, on retrouve ceux dont s'accompagnent les artistes de musiques actuelles!

Mais, par ailleurs, si les chansons des musiques actuelles épousent la forme Couplet / Refrain, c'est aux troubadours qu'elles le doivent! Au sens large, d'ailleurs, la querelle sur la poésie rimée, ou pas, a simplement oublié qu'il s'agit à l'origine de poésie chantée...

Ainsi, à travers les chansons d'aujourd'hui, comme dans les disques et les livres des spécialistes, l'art des troubadours est toujours vivant!

 

Et pour cause! C'est la passion amoureuse qui est à l'origine de la CANSO, des troubadours! Ainsi, Jauffré Rudelh, formé à l'art des troubadours par le grand-père d'Aliénor d'Aquitaine (qu'il appelle "mon parrain"), est amoureux d'une princesse de Tripoli, dont il a entendu parler, et peut-être vu un portrait. Comme il ne peut la chercher sur Facebook, ni lui envoyer de mail, il décide de s'aventurer sur le premier "tour operator" de l'époque... la Seconde Croisade, en 1147! Aujourd'hui encore, les spécialistes sont dans l'incapacité de confirmer que Jauffré ait réussi à rencontrer la femme qu'il aimait, ni s'il est jamais revenu de ce voyage! En dehors des six chansons qu'il a laissées, on ne sait pratiquement rien de lui!

Bernart de Ventadorn est un troubadour étonnant: c'est un peu le Paul McCartney du XIIème siècle: les musiques de ses poèmes sont toutes de véritables tubes! Sa plus célèbre chanson serait aussi sa dernière! Amoureux d'une grande dame (certains ont voulu y reconnaître Aliénor elle-même), il la surprend dans les bras d'un grand seigneur. Il décide alors de renoncer à l'art des troubadours, et d'entrer dans les ordres! La chanson de l'alouette est un terrible cri de désespoir!

Guirault de Bornelh a été le troubadour favori de Dante, qui lui a ensuite préféré Arnault Daniel, poète extrêmement compliqué et inaccessible (le champion du trobar clus). Guirault, qui enseignait par ailleurs le Latin et la poésie, préférait rester accessible, et affirmait qu'il est plus difficile de faire une bonne chanson que tous puissent comprendre, plutôt que de se perdre, et de perdre le public, dans une obscure complexité! Sa célèbre alba "Rei glorios", qui chante le soleil levant... pleure en fait la mort d'un ami cher!

 

Les chansons des troubadours sont le témoignage d'une communication culturelle entre Orient et Occident, entre les autorités chrétienne, juive et musulmane. Mais elles sont aussi un chant d'amour et de respect pour la nature. Nous avons construit ce programme pour souligner ces aspects, et inviter autant au respect de l'environnement, qu'aux rencontres interculturelles!

 

Ce programme est préparé dans deux directions artistiques... complémentaires.

L'une épouse et interroge ce qui aurait pu se faire, entre l'époque de composition des chansons, et celle où elles ont été notées dans les manuscrits médiévaux.

L'autre approche épouse différents styles de musiques actuelles, en fonction des caractéristiques musicales originelles des chansons. Ainsi, le seul poème de Bertran del Born sur lequel une musique ait été transmise évoque de manière troublante la violence et la révolte de certains raps. Nous présenterons d'autres chansons en les déclinant sous des formes plus proches d'influences africaines, latino, ou Metal, entre autres...

 

Ce programme vise à faire intervenir un graphiste: pour tracer le lien avec les enjeux environnementaux, en même temps que pour guider le public (à travers les textes occitans), l'artiste graphique proposera un pont, entre les lettrines des enluminures des manuscrits médiévaux (qui évoquent des motifs végétaux et animaux), et les lettrages des grapheurs de rues, qui servent de bases à des développements plus vastes. Miguel Donguy et Laurent Melon ont souhaité accompagner le projet sur ces thématiques.

Photo prise par Catherine CALAT, Arcueil, 14 septembre 2019

Note d'Intention

 

Ce projet est une déclaration d'amour... à la chanson française!

A la chanson, telle qu'elle est née, au temps des Croisades, dans l'ancienne "Provence" (Proensa), et telle qu'elle vit encore, aujourd'hui, tout en étant à l'origine de pratiquement toutes les chansons, dans le monde des "musiques actuelles".

 

L'aventure de ce projet porte cette double dimension, depuis le début!

 

Que ce soit... dans mon enfance, privée de musiques actuelles, justement, et où la découverte des premiers enregistrements du Clemencic consort, sur copies d'instruments d'époque, m'a tenu lieu de "rock'n roll"!

 

Mais encore, lors de discussions, en 2017, au CIFAP de Montreuil, avec des producteurs de musiques actuelles, en particulier Eric LAPORTE, qui demandait s'il serait possible de tracer un lien, entre le classique et les musiques actuelles, notamment en partant du Moyen-Âge...

 

Or, ce lien existe bel et bien... et ce, depuis le Moyen-Âge même!

 

Car, pour les premiers auditeurs des chansons des troubadours, c'était bien la naissance de musiques de variétés, qu'ils vivaient! Les musiciens "professionnels" de l'Eglise regardaient d'ailleurs avec mépris ces "amateurs" qui pratiquaient la musique dans l'ignorance...

 

L'iconographie médiévale montre d'ailleurs ces auteurs-compositeurs-interprètes accompagnés de trois familles d'instruments: à cordes (pincées, ou à archets), à clavier, et à percussions! Ce sont essentiellement les MÊMES familles d'instruments qui accompagnent aujourd'hui les "musiques actuelles", en versions amplifiées et électroniques!

 

La forme poétique Couplets / Refrain s'est forgée dans l'extraordinaire variété par laquelle les créateurs ont modelé leurs chansons... et le plus fascinant est que c'est probablement la forme musicale qui a progressivement décidé de ce modèle poétique, qui s'est imposé de nos jours!

 

Ce sont ces réflexions qui m'ont décidé...

Décidé à entreprendre un voyage aussi fou qu'intimidant.

Car... il ne pouvait s'agir d'accepter telles quelles les transcriptions utilisées dans les différents enregistrements!

 

Si je partais de versions de ces chansons AVEC percussions, je devais tenter de transcrire les musiques, depuis les manuscrits, en tenant compte de cette contrainte... autant que des rythmes des poèmes.

 

Et... la surprise est de taille! Ce que vous allez découvrir tient du miracle!

La transcription de ces musiques, soumise à la contrainte des rythmes percussifs récurrents, donne un squelette rythmique aux mélodies (absent de ce qui se pratique usuellement dans les groupes "médiévistes"), et révèle la sidérante subtilité de cet univers musical. On se demande, même, comment il est possible que, pratiquement, les premiers essais de ces chansons soient aussi beaux, aussi émouvants, aussi fascinants!

 

Par ailleurs, les chansons que vous allez découvrir, qui étaient les "tubes" de la période des premières croisades (rencontres entre l'Occident chrétien, et l'Orient musulman... rencontres réellement fécondes, sur le plan artistique!), sont aussi, bien souvent, enracinées dans des situations humaines et affectives d'une terrible tension.

Ainsi, l'histoire, le sort de Jauffre Rudelh, le poète de "l'amour de loin", sont peut-être ce qui confère une telle force à ses chansons... au point qu'elles survivent aujourd'hui, dans nos cœurs!

 

Et... tout en transcrivant ces chansons, et en vous les révélant, sur scène, nous retrouver devant ces tubes de 800 à 900 ans, et comprendre en quoi, même selon nos critères actuels, ce sont à coup sûr des tubes, demeure une leçon, inspirante, nourrissante!

 

Ce programme est décliné sous deux versions.

L'une, accompagnée d'un instrumentarium reconstituant à peu près celui qu'utilisaient les créateurs, de leur temps, propose une lecture aussi fidèle que possible à l'esthétique de l'époque de la naissance de ces chansons.

 

L'autre, suggérée par le percussionniste Benoît Collin, propose des adaptations de ces chansons sous différents styles de "musiques actuelles", et fera l'objet d'une interface de vente qui lui sera dédiée en propre, même s'il pourra arriver que les deux versions soient proposées, en regard, l'une de l'autre...

Jauffre Rudelh, Prince de Blaye: Lan can li iorn son lonc en may, canso.

 

Bernart de Ventadorn: Can uei la lauzeta mouer, canso

Guirault de Bornelh: Rei glorios, alba

Les auzels de lonh: Frédéric ALBOU, bass, Natacha GAUTHIER, rebec, Benoît COLLIN, drums.

Text and music transcritions: Frédéric ALBOU, after the La Vallière Chansonnier provençal, Paris, BN, fr 22543.

First public performance, scheduled by the city of ARCUEIL, on the occasion of the exhibition "Happy Culture", September 14 th, 2019.

Le programme

Pour cette première exploration dans l'univers des troubadours, nous proposons, dans cette version médiévale (ou... au plus près de ce que nous connaissons des conditions d'exécution, à l'époque où ces chansons sont apparues, avec la relativité intégrant le décalage entre leur création, et les compilations des manuscrits qui nous les transmettent), un parcours s'étendant sur quelques 80 années, certains textes étant déclamés, les autres chantés, sur leurs mélodies d'origines, transcrites depuis le manuscrit La Vallière. Nous prévoyons aussi d'aborder une des chansons déclamées en proposant des improvisations.

 

Guilhelm Coms de Peitieus

Pus de chantar mes pres talens

Jauffre Rudelh de Blaye 

Can lo rietz de la fontayna

Marcabrun

Lautrier justuna sebissa

Jauffre Rudelh de Blaye

Lan can li iorn son lonc en may

 

Bernart de Ventadorn

Can lerba fresquil feulh apar

Amors es quieus es ueiaire

Beman perdut en lay ues uentadorn

La dossa uotz ay auzida

Can uei la lauzeta mouer

 

Bertran del Born

Rassa tan derts e monte pueia

 

Guirault de Bornelh

Leu chansonet e uil

Non puesc sofrir cala dolor

Rei glorios 

Bis

Thibault de Champagne

De chanter ne me puet tenir

Présentation

 

En quoi les chansons des troubadours nous parlent-elles aujourd'hui?

 

Elles nous parlent TOUT D'ABORD... parce qu'elles parlent notre langue, la chantent, pour la première fois, dans notre histoire! Certes, une version désormais ancienne de notre langue, l'Occitan, ou "langue d'oc", parlée à l'époque dans ce que l'on désigne aujourd'hui comme l'Aquitaine ("Proensa" d'alors), puis le Provençal, en gagnant géographiquement la zone cisalpine. Mais c'est l'expression artistique qui, pour la première fois de l'histoire chrétienne, abandonne le latin, pour oser faire entendre une langue "vulgaire", et développer des formes poétiques dans cette langue!

 

Elles nous parlent, aussi, parce qu'elles parlent... d'amour!

Et pas de n'importe quel amour! Si de véritables controverses, des querelles, parfois acerbes, opposent des poètes, sur l'amour qu'ils souhaitent célébrer, l'art des troubadours est associé à une double expression, fin amors, ou "amour courtois". Avant d'entrer dans le détail, il convient de caractériser l'amour ainsi chanté, comme un idéal exigeant, absolu, proche du lien unissant, dans l'ancienne légende, Tristan & Yseult.

Au demeurant, les premières apparitions du mot "canso" sont précisément associées à des poèmes chantant l'amour! C'est en effet d'abord par le terme "vers" que les premiers poètes désignent leurs textes. Lorsque apparaît le mot "canso", il est immédiatement spécialisé, et désigne les poèmes chantant l'amour (par opposition, par exemple, aux "siruentes", qui se présentent comme des textes polémiques).

 

Elles nous parlent encore, parce que ces chansons, que nous avons conservées, dont l'Histoire nous a transmis textes et musiques, sont de véritables "TUBES", vieux de presque 900 ans, pour certains (nous pouvons raisonnablement estimer que les poèmes de Guillaume de Poitiers, mort en 1127, ont cet âge!)... et que, même selon les critères actuels, il demeure évident que ces tubes sont encore capables de nous toucher, de nous inspirer, de nous hanter!

 

Mais d'autres enjeux font de ce répertoire un fort symbole culturel, et humain!

En effet, hasard de l'Histoire, ou déterminisme sociologique, les chansons de troubadours apparaissent presque exactement en même temps que les croisades!

Le tout premier troubadour de l'Histoire, le sulfureux Guillaume, Comte de Poitiers et Duc d'Aquitaine, grand-père d'Aliénor d'Aquitaine, prend part à la Première Croisade, en 1101. Le poète Jauffre Rudelh, initié par Guillaume à l'art du trobar, s'engage, en 1147, dans la Seconde Croisade, peut-être pour tenter de rencontrer la Princesse de Tripoli, son "amor de lonh", qu'il chante dans ses chansons.

En grande partie, les chansons des troubadours témoignent d'une dimension captivante, de ces croisades: celle des échanges culturels, artistiques, spirituels, et humains, entre chrétiens et musulmans.

Ainsi, Michel ZINK (Les troubadours, Perrin, collection "tempus", 2017), à la suite d'Henri-Irénée MAROU (Les troubadours, Points Histoire, 1971), souligne que certains vers de Guillaume de Poitiers pourraient être des translittérations d'expressions arabes, tandis qu'une partie de l'instrumentarium des troubadours provient directement des pays visités lors des Croisades: oud, rabab, rebec, percussions orientales...

Au demeurant, des recherches discographiques montrent que plusieurs chanteurs d'expression arabe ont enregistré, ces dernières années, des chansons de Jauffre Rudelh, de Bernart de Ventadorn, ou de Guirault de Bornelh!

 

Expressions de ce qui correspond aujourd'hui à nos "musiques actuelles", ces chansons de troubadours en sont également l'origine. Ce genre est une des expressions artistiques dont la durée de vie compte parmi les plus impressionnantes, puisqu'elles sont TOUJOURS vivantes, à travers toutes les formes de chansons, qui, dans le monde, aujourd'hui, cultivent la structure poétique Couplets / Refrain, et le terme "chanson" (sous toutes ses déclinaisons).

 

BEAUCOUP d'explorations ont déjà été proposées, de ce répertoire.

Qu'il s'agisse d'éditions, de transcriptions, des textes, ou des musiques, ou d'enregistrements, illustrant des tournées de concerts produites dans des lieux privilégiés, dédiés à ce répertoire, spécialisés, identifiés.

 

POURQUOI proposer un nouveau programme?

 

C'est tout particulièrement cette idée, visant à mettre en évidence dans ce genre artistique l'origine des musiques actuelles, qui est à l'origine de ce nouveau programme.

 

L'idée, venue d'échanges avec des producteurs de musiques actuelles (en particulier Eric Laporte, Caroline Martinez, Olivier Moulin, et Pascal Gueugue, à l'occasion d'une formation, au CIFAP de Montreuil), se trouve apporter, en retour, un éclairage absolument inattendu, sur la musique, et l'exécution de ces chansons.

Car, pour faire le lien avec les musiques actuelles, en soulignant la cohérence de cette proposition, suggérée dans l'iconographie, où les percussions accompagnent les chanteurs, ainsi que d'autres familles d'instruments, je me suis proposé une contrainte de transcription partant de l'idée d'un fond régulier de percussions, que j'ai conjugué aux contraintes rythmiques des poèmes eux-mêmes.

 

Le résultat est véritablement fascinant!

 

Là où la plupart des interprètes proposent des lectures rythmiquement "invertébrées" des chansons de cette époque, nous découvrons des tissages de motifs délicats, subtils, interagissant les uns avec les autres avec une sidérante vitalité, et constituant des cellules thématiques qui nous inspirent, et nous hantent!

 

Bien d'autres aspects révèlent dans ces œuvres une flamme surprenante.

 

Dans les vidas et razos, les troubadours ont en fait inventé ce que les musiques actuelles pratiquent, sous le nom de "story-telling"!

Et, quand on prend le temps de décortiquer les circonstances de LEUR "story-telling", on se trouve devant des tensions affectives qui, bien souvent, évoquent des histoires amoureuses du niveau de la légende de Tristan & Yseult!

C'est le cas de Jauffre Rudelh (dont le destin personnel, du reste, évoque celui de Tristan, de plusieurs manières), mais c'est aussi le cas de Bernart de Ventadorn (surtout dans sa chanson la plus célèbre, "Can uei la lauzeta mouer"), ou encore de Guirault de Bornelh (la célèbre "alba", "Rei glorios", cache une signification secrète bouleversante), et de bien d'autres!

 

Ce n'est pas par hasard, si ces chansons nous touchent encore aujourd'hui!

 

Ce n'est pas par hasard, que les deux grands poètes florentins, Dante et Pétrarque, ont, en arrivant en Avignon, exprimé, témoigné, leur amour pour ces chansons, leur attachement.

Songeons qu'un des plus anciens manuscrits, le fr 12473 de la BN, par lesquels nous sont transmis un grand nombre de textes de troubadours, a appartenu à Pétrarque lui-même! Le poète qui a apporté en France la forme poétique du Sonnet, que Du Bellay oppose aux poètes français du Moyen-Âge (qu'il méprise), était en fait passionnément amoureux de l'art des troubadours!

 

J'ai choisi de délimiter ce premier programme, consacré aux poètes-musiciens du Moyen-Âge, à la "première génération" des troubadours, depuis Guillaume de Poitiers jusqu'à Guirault de Bornelh, et à partir du manuscrit dit La Vallière (fr 22543, manuscrit R), qui présente le double avantage d'être d'origine occitane, et de proposer la plus vaste collection connue de partitions musicales des troubadours (160 mélodies, sur quelques 300 au total, en comptant les doublons, sachant que les manuscrits concurrent contiennent respectivement 81 mélodies, pour la manuscrit G, de Milan, 40, pour le W, le célèbre "Manuscrit du Roi", conservé à la BNF à Paris, et 21, pour le X, également conservé à la BNF).

Une certaine forme d'unité stylistique se lit, dans les chansons de ces créateurs, d'origines sociales pourtant parfois contrastées.

Les strophes sont relativement courtes, et accompagnées de mélodies reposant sur des dessins musicaux brefs, des motifs presque retenus, observant des structures de répétitions, qui préparent le système Couplets / Refrain.

La plupart de ces chansons observent un rythme ternaire: c'est là le résultat de l'influence religieuse, particulièrement la symbolique de la Trinité. Mais la transcription révèle à l'occasion certaines chansons épousant un rythme binaire.

Le rythme poétique iambique est par conséquent majoritaire: mais ce que les mélomanes et musiciens d'aujourd'hui prennent pour une levée est en fait un temps fort! Les conséquences rythmiques sont décisives.

 

Le programme que nous vous proposons est un parcours depuis une chanson de Guillaume de Poitiers, faisant le bilan de sa vie (et dont vous découvrirez la reconstitution d'une mélodie originale, complétée par mes soins!), jusqu'à l'alba de Guirault de Bornelh (qui salue le soleil levant), en passant par de magnifiques chansons de Marcabru, Jauffre Rudelh, Bernart de Ventadorn, et Bertran del Born.

Certains poèmes seront déclamés, de Sercalmons, ou de Guillaume d'Orange.

Dans quelques cas, nous proposons des hypothèses de musiques, sur quelques poèmes, notamment dans lesquels un troubadour évoque la personne, ou l'oeuvre de certains de ses collègues.

Et nous nous sommes aussi proposé d'improviser, au moins sur un poème.

 

En marge de ce projet, nous développons une version "musiques actuelles", qui aborde différents styles, depuis les "variétés françaises" jusqu'au "Hard Metal", en passant par les sonorités africaines, ou le "rock".

 

A présent, place au mariage entre musique et poésie!

Principes d'édition, et d'interprétation

 

Pour la présentation de ce projet, plusieurs principes ont été choisis.

 

Le premier, comme expliqué plus haut, était de partir de l'idée que les chansons des troubadours étaient conçues comme rythmées par des percussions, qu'elles soient physiquement présentes, ou implicites.

 

Le second a été de partir du manuscrit, dit La Vallière, fr 22543, pour deux raisons: d'origine languedocienne, il est aussi la plus vaste collection transmettant des mélodies de troubadours... un record absolu de plus de 160 mélodies préservées (contre un peu plus de 80, pour le second plus prolifique!) désignait ce manuscrit comme prioritaire, sur ses concurrents provençaux ou italiens, qui, pour la plupart, ne contiennent pas de mélodies!

A titre indicatif, le troisième manuscrit le plus prolifique, le "manuscrit du Roy", fr 844, contient une quarantaine de chansons de troubadours... certes, au milieu d'une impressionnante collection de chansons de trouvères, qui comprend même quelques chansons bourguignonnes.

 

Contrairement au parti pris par les scientifiques médiévistes, le choix a été arrêté sur UN manuscrit, pour en livrer, le mieux possible, la transmission.

De notre point de vue, CHACUN de ces manuscrits livre UNE vérité, au sujet de ces chansons. 

La transmission qui s'en faisait était avant tout orale: elle témoignait de la manière dont les transmetteurs se souvenaient de ces chansons, mais avant tout, dont ils les aimaient, dont ces œuvres leur parlaient! Les variantes textuelles et musicales sont toutes précieuses, et porteuses de sens.

En plusieurs endroits, il nous a paru, comme à d'autres, que les leçons du fr 22543 pouvaient laisser à désirer... mais il est aussi arrivé, à d'autres occasions, comme dans l'éternelle chanson de Jauffre Rudelh "Lan can li iorn", que la leçon du fr 22543 soit absolument préférable, quand il propose "Iratz et dolentz", plutôt que "Iratz et gauzens", ou "Iratz e jauzens", retenus pas la plupart des éditions, et qui, en plus d'être contradictoires, sont manifestement en dissonance avec l'esthétique du poète.

 

En envisageant l'édition de cette manière (comme a osé le faire, pour les mélodies, Hendrik van der Werf, de manière géniale!), nous prenions, certes, un risque! Mais nous avons bien l'intention, aussi, de présenter ultérieurement, en concert, et au disque, d'AUTRES versions, issues d'autres manuscrits! Que nous le voulions ou non, la vérité, concernant ces œuvres, ne réside pas dans LA version idéale, décidée par tel ou tel spécialiste de notre temps... mais dans la fréquentation des versions proposées par les témoins... qui ont noté ces partitions... 50, 100, 150, parfois 200 ans après leur composition, et ce, parce qu'elles leurs parlaient toujours, parce qu'ils les chantaient encore!

 

La leçon suprême, du reste, que nous enseigne l'histoire du manuscrit La Vallière (après le fr 12473, qui a appartenu à Pétrarque, puis au célèbre Cardinal Bembo), c'est de découvrir qu'un grand du Royaume de France s'est battu, au XVIIIè siècle, pour acquérir ce manuscrit, ainsi que plusieurs autres (notamment le fr 25566, contenant DEUX rédactions des œuvres musicales d'Adam de la Halle!), essentiellement parce qu'IL LES AIMAIT, et les considérait comme des jalons indispensables de la culture poétique et musicale de notre langue (cet "art français", dont certain Président voudrait nier l'existence...), et mettait en jeu ses ressources, pour les acquérir, les préserver (ce qu'il a fait!), et, à l'occasion, les consulter, et... qui sait?... les chanter, lui aussi? Pour lui, d'une certaine manière, comme pour nous aujourd'hui, public intemporel, devant l'HISTOIRE, ces œuvres étaient... SONT... des tubes, sur lesquels le TEMPS est impuissant, comme sur ceux des Beatles, de Queens, de Jacques Brel, d'Edith Piaf, de Barbara, du King, d'Ella Fitzgerald, d'Iron Maiden, entre autres...

 

Nous avons donc travaillé sur ce manuscrit, dont les notations révèlent une commune ouverture, sur le plan rythmique. Celle-ci se retrouve dans les autres manuscrits musicaux concernant les troubadours. Hendryk van der Werf note d'ailleurs ses propres transcriptions SANS PRÉCISION RYTHMIQUE!

 

Nous avons respecté au plus près les notations linguistiques, concernant l'Occitan, jusqu'à la ponctuation, et les majuscules.

Il a fallu décider de la manière de lire les redoutables abréviations,  AVANT TOUT pour des questions de rythmique, musicale et poétique. Mais cette exigence nous a révélé le SOIN des copistes à la disposition des paroles vis-à-vis des musiques! En général, suivre ce qu'on lit sur le manuscrit nous restitue la manière dont les artistes chantaient ces chansons, le plus souvent... et il s'en dégage une logique, de prosodie, et de phrasés, qui nous nourrit, aujourd'hui, pour aborder ces œuvres!

 

Pour l'exécution, nous nous sommes posé les questions de déclamation, d'accents, de prosodie, de phonétique, d'accents, d'élisions, de régularité rythmique, de rimes (les sons écrits ne signifient pas nécessairement ce qu'on doit prononcer, comme le prouvent, a contrario, certains systèmes de rimes! Et la consultation d'ouvrages précieux, comme celui de Gaston Zink, constitue un salutaire rempart contre de fatales errances!)... et nous avons, de même, interrogé les ligatures, les équivalences de notations, ainsi que l'usage des clés. 

En effet, il nous a paru significatif d'identifier de véritables TESSITURES de chanteurs, d'interprètes, pour certaines personnalités... Autant les chansons de Jauffre Rudelh sont transmises dans des tessitures trop éloignées les unes des autres pour avoir été celles d'une même personne, autant celles des chansons de Guirault de Bornelh, caricaturé par son rival Peire d'Aluernges, comme une petite voix, semblent au contraire indiquer un baryton doté d'une longueur de souffle, et d'une capacité à déployer la sonorité de sa voix, au-dessus de la moyenne! C'est peut-être là une des clés du "trobar clus", les reproches de Peire d'Aluernhes devant peut-être être pris a contrario... en dépit de la mention indiquant que Guirault se déplaçait avec 2 autres chanteurs: peut-être était-ce pour d'autres raisons que pour sa voix?

Nous identifions que Marcabru pourrait avoir été un baryton aigu, et Bernart de Ventadorn un baryton, tandis que Bertran de Born aurait été un baryton central, solide, puissant. La chanson de Jauffre Rudelh "Can lo rietz de la fontayna" indique une véritable basse, descendant au mi grave.

Il faut rappeler que, si le diapason est loin, en ces temps, d'être une notion fixe (même si la longueur des instruments se mesure en pieds, unité fort variable, d'un lieu à l'autre), d'un autre côté, la fréquentation des manuscrits musicaux de l'époque nous enseigne qu'on change de clé musicale (et souvent plusieurs fois, au cours d'une même chanson)... en fait, pour éviter quelque chose que l'on FUIT, à l'époque: les lignes ou interlignes musicaux supplémentaires! Au bout d'un moment, dans la partition d'une chanson, cela suffit à situer la tessiture d'une voix... Et celle de "Can lo rietz de la fontayna", quel que soit le diapason, est, sans nul doute possible, une basse, voire une basse profonde... qui descend au mi grave!

 

L'étude, la réflexion, des mélodies obtenues, en partant d'un rythme régulier de base, livrent d'autres enseignements, sidérants!

 

Alors que l'histoire des interprétations de ces répertoires a privilégié des lectures rythmiquement "invertébrées", libres, de la plupart de ces chansons, la restitution de rythmes cadrés, fait apparaître des motifs musicaux qui précisent, d'une chanson à l'autre, des langages instrumentaux, suggérant des accompagnements privilégiés!

 

La plupart des reconstitutions en vigueur, jusqu'à nos jours, en plus de poser une "arythmie" légitimée par la relation à la notation, suggère aussi des environnements musicaux qui ignorent une donnée fondamentale de ces musiques: elles sont MONODIQUES!

La plupart des restitutions proposent des bourdons, des accords, voire des harmonisations, presque des "orchestrations", de véritables arrangements...

Le problème est que... quand on se penche tant soit peu sur... "Lan can li iorn", de Jauffre Rudelh, la puissance de son écriture monodique rend très hasardeuse toute investigation harmonique... parce que, simplement, ce n'est pas la logique de ce langage.

C'est d'ailleurs une des limites de la version "musiques actuelles", que, pour le coup, nous avons décidé d'assumer, comme telle, pour franchir la "frontière" avec les formes de nos langages musicaux d'aujourd'hui.

Mais, pour la version médiévale, nous avons décidé d'agir autrement, en suivant les enseignements du manuscrit dont nous partions.

 

Ainsi, plutôt que d'habiller d'accords inopportuns, nous avons choisi d'habiller de rythmes, ou de proposer des évolutions rythmiques... et surtout, d'imaginer, ou d'écouter... quels langages instrumentaux se dégageaient des pièces ainsi transcrites, et de constituer des habillages de "timbres instrumentaux"... ou... "instru-manteaux"!

Il est rapidement apparu que "Can lerba frequil feuilh apar" de Bernart de Ventadorn suggère l'usage d'une flûte soprano, tandis que "Lan can li iorn", de Jauffre Rudelh, dans cette version rythmée, qui met tellement en valeur la subtilité sidérante de ses motifs musicaux, suggère l'emploi d'instruments à archet, du type rabab, ou rebec, tout droit venus des pays visités lors des Croisades. La célèbre "lauzeta" de Bernart de Ventadorn suggère peut-être davantage un oud, ou un luth, tandis que sa chanson "Amors e queus es ueiaire" implique peut-être davantage l'agilité propre à l'organetto.

 

Nous reconnaissons-là un intrumentarium qui, aujourd'hui, dans sa version électronique, est celui des musiques actuelles!

 

Dans la version médiévale de notre projet, nous adoptons une ligne à la fois passionnée, et souple, pour le choix des instruments qui accompagnent la voix. Compte-tenu du décalage temporel, dans lequel nous sont transmises les partitions des troubadours, et dans une notation musicale qui, du coup, est sensiblement différente de celle en usage au temps de la première génération (et rappelons ici que les troubadours de la première génération se transmettaient oralement leurs "vers" et musiques, sans les noter, dans un premier temps), il nous paraît vain de nous imposer une reconstitution "muséographique" rigoureusement exacte de cet instrumentarium. Certes, nous tenterons de l'approcher, mais nous assumerons, aussi, un décalage, soit chronologique, soit géographique, pour certains instruments.

Les partitions que nous utilisons, comme bases des transcriptions, ont été rédigées après la création de ces chansons. Plus particulièrement, le manuscrit fr 22543, dit La Vallière, date d'environ 1275, soit de la fin de la carrière de Guiralt Riquier, l'un des derniers troubadours. Ecarter des instruments, parce qu'ils seraient plus cohérents du vivant de ce dernier est probablement excessif. Et, par ailleurs, il reste à prouver que le gain musical, sur le plan de l'interprétation, de la détermination des phrasés, des atmosphères, soit suffisamment net, pour valider un tel choix.

La discussion est donc en cours, avec les musiciens.

Ce qui demeure, c'est que nous éviterons le plus possible les reconstitutions harmoniques, ou les introductions de nouveaux thèmes, pratiquées par nombre d'interprètes identifiés, dans ce répertoire.

 

Il reste à évoquer tout le travail VOCAL, en lui-même, qui est colossal, et suppose de nombreuses couches superposées d'investigations.

Surtout, dans le cas de ce projet, quand le chanteur est également l'initiateur du projet, son "orchestrateur", pour le choix des instruments, la détermination de la communication (donc, de la razo, ou du "story-telling"), mais encore, le choix de la phonétique, et encore, celui de l'interprétation des notations, des ligatures, des neumes, des tessitures, des ornements... et décide d'affronter la question de l'improvisation...

 

Car, entre autres questions laissées en suspens, tant par les créateurs eux-mêmes, que par leurs historiens, demeure celle des créations qui n'ont pas été fixées!

PERSONNE n'a semble-t-il songé à restituer cette part au mystérieux Eble de Ventadorn, ami du Comte de Poitiers, et protecteur de Bernart de Ventadorn: si nous n'avons gardé aucun poème sous son nom, c'est peut-être, comme le suggère Michel ZINK, parce qu'il ne serait autre que CERCAMON (Sercalmons, dans le manuscrit La Vallière), mais... c'est peut-être aussi parce qu'il ne répétait jamais deux fois un même poème, et improvisait systématiquement! Est-il UN argument scientifique et historique permettant d'écarter une telle hypothèse? Et, si tel était le cas, Eble de Ventadorn serait-il le SEUL créateur dans cette situation?

 

Quoi qu'il en soit, ce programme nous confronte à des questions à double, triple fond, voire à fonds multiples.

Qu'en est-il, de la vocalité, de ces œuvres, le plus souvent extrêmement exigeantes, en matière de souffle, de diction, de ligne mélodique, de gestion des registres?

Qu'en est-il, de leur rapport à l'émotion, à la communication du sens, à une époque où l'on suppose, dans la musique "officielle" de l'Eglise, que ce rapport est aussi distancié que possible?

Qu'en est-il, pour ces œuvres, de leur capacité à transmettre les émotions, compte-tenu de nos modes actuelles, de nos "interdits"... mais aussi, de leur incroyable capacité à traverser les temps, et à continuer à parler à nos âmes, alors que leurs contextes historiques, auxquels elles sont rattachées, comme à leurs racines, ont pour nous depuis longtemps cessé de vibrer?

 

Ce sont toutes ces problématiques, que nous nous sommes proposé d'aborder, avec ce premier programme, consacré aux premiers auteurs-compositeurs-interprètes de notre langue...

"Greu er cortes,

hom qui damors se desesper" (Cercamon)

L'amour en question? Quel amour chanter?

 

Comme le souligne Michel ZINK, c'est une entreprise extrêmement ardue, que de tenter de traduire la maxime de Cercamon, dans laquelle apparaît ce que nous appelons depuis "amour courtois"!

Je propose de reprendre les termes de mon maître et ami Jorge CHAMINE, pour approcher de la notion de l'amour, célébrée dans leurs chansons par les troubadours: "Être un artiste, c'est être amoureux-fou en permanence"!

Gardons cette profession de foi en tête, comme arrière-plan de notre voyage.

 

Définir ce qu'il faut entendre par "amour courtois", ou "fin amors" est d'autant plus délicat, dans notre horizon culturel et spirituel actuel, que c'est par un personnage très paradoxal, que cette notion, et la réalité qu'elle implique, sont pour la première fois mises en jeu, dans la poésie occitane naissante!

En effet, il peut légitimement paraître surprenant que le premier poète de l'histoire à contribuer à constituer la notion d'amour courtois soit... le controversé Comte Guillaume de Poitiers et d'Aquitaine!

Peu de personnages ont en effet eu, comme Guillaume, au Moyen-Âge, le... privilège de se voir... excommuniés! Et, dans son cas, à deux reprises!

Mais, en même temps, Guillaume est un ami proche de Robert d'Arbrissel, le fondateur de l'abbaye de Fontevraud (où Aliénor d'Aquitaine demande à être inhumée), et s'engage dans la première croisade, puis dans une croisade en Andalousie!

A plus d'un titre, le tempétueux Guillaume de Poitiers est un personnage paradoxal! Et il est significatif qu'il soit, lui, entre tant d'autres poètes, qui émergent dans son sillage, à l'origine de la notion, si difficile à saisir, "d'amours courtois"!

 

Courtois pourrait impliquer une notion d'appartenance à une caste, celle des gens de haute naissance. Et pourtant, cette "fin amors" est une aspiration commune à tous les poètes, qui s'illustrent dans l'art du trobar, quelles que soient leurs origines!

 

Et, si Guillaume de Poitiers, Eble de Ventadorn, ou Jauffre Rudelh, dit "Prince de Blaye", sont incontestablement de haute naissance, d'autres, comme Marcabru, Cercamon, Bernart de Ventadorn, ou Guiraut de Bornelh, sont d'origines modestes!

 

Le cas de Bernart de Ventadorn est sociologiquement révélateur, de l'expérience du trobar. Il semble qu'il ait été repéré dans la domesticité d'Eble de Ventadorn, et éduqué au trobar par celui-ci! Il en a gardé le nom, assorti de la particule de noblesse... noblesse dont il n'a jamais joui!

 

Il est important, ici, de préciser que plusieurs des troubadours ont reçu une éducation musicale par l'Eglise, où ils avaient été placés, comme fils puînés de familles nobles, avant d'en sortir, de se "défroquer", pour "desir de femme" (!), et devenir "trobadors"! 

Cela peut paraître un détail anodin, voire amusant...

Mais, en définitive, ce détail, précisément, sur le plan sociologique, resitue un éventail d'enjeux qui forment les cadres de l'amour courtois!

Il s'agit en effet d'une société où les pouvoirs de la médecine ne permettent pas de contrôler les naissances, ni de garantir la survie des enfants. Aussi, dans certaines familles nobles, il naît... et parfois survit trop d'enfants! La leçon de Charlemagne a porté: diviser le domaine, c'est le disloquer, le détruire. On donne donc certains fils à l'armée, d'autres à l'Eglise, et les filles non mariées entrent dans les ordres!

 

Les légendes de Tristan et de Lancelot parlent de ces fils puînés, qui arrivent dans les cours des aînés, y rencontrent des femmes mariées, plus jeunes que les aînés, qui ont droit au mariage, en même temps qu'à la seigneurie: ces jeunes épouses se trouvent physiquement, émotionnellement, attirées par ces jeunes hommes, qui "traînent" dans les cours, font montre de bravoure, de sensibilité, de charisme artistique... tout est bon pour séduire, et... l'amour, l'amour à la cour s'en mêle!

 

Techniquement, en regard de la poésie célébrant la "fin amors", court un véritable "code" expliquant comment une dame peut, sans danger de déshonneur (sans compromettre le lignage de son mariage!), se donner à son jeune amant!

 

C'est là un des aspects de "l'amour courtois"! Et il est bon de le garder présent à l'esprit, pour mieux en comprendre les autres plans, plus spirituels, voire métaphysiques!

Car, tout le monde l'a compris, les amours de Tristan et d'Yseult sont autant charnels que spirituels et déchirants! Dans la nuit de l'interdit, et de l'ignorance du Roi Marc, qui fait l'amour avec la servante, Brangien, Tristan et Yseult se donnent l'un à l'autre. Le nain Frocin, l'animateur du plateau d'informations, qui transmet leur histoire, déploie beaucoup d'ingéniosité, pour surprendre les amants, et obtenir un "reportage en direct"!

 

Pourtant, dès la première génération des troubadours, s'élèvent des querelles, parfois violentes, pour définir quelle sorte d'amour doit être chantée.

Dans cette véritable "guerre de l'amour", des soldats meurent, au champ d'honneur. Ainsi en va-t-il du poète Marcabru, qui laisse un saisissant corpus de textes (parmi les plus fournis de cette première génération), avec le souvenir d'un personnage presque caractériel, conflictuel, et viscéralement attaché à la défense d'un amour, sinon idéal, du moins vrai, réel, praticable... Il s'oppose en cela à différents antagonistes, qui défendent un amour bestial, ou naturel, mais s'oppose tout autant à de doux rêveurs, qui défendent un amour tellement idéal, qu'il en devient presque imaginaire.

L'identité de Marcabru est en fait décisive, dans ces premiers temps de la lyrique occitane, après la forte et chaotique personnalité du Comte de Poitiers, et en l'absence de textes avérés de son ami Eble de Ventadorn (au sujet duquel ne subsistent plus guère que des témoignages... contradictoires!). Mais le poète joue sa vie, dans cette querelle permanente, dans laquelle il érige comme modèle "amor naturau", et la perd, probablement tué, par des gens payés pour le réduire au silence!

A Marcabru répond Cercamon, personnage tout aussi élusif qu'Eble, mais dont plusieurs textes subsistent, avec son nom. Le moins que l'on puisse en dire, est qu'il exprime, sur le chapitre de l'amour, sujet des chansons, une exigence peu commune, et d'une force au moins égale, à celles exprimées par Guillaume et par Marcabru.

On pourrait affirmer que cette exigence est toute entière résumée dans cette insaisissable maxime: "greu er cortes / hom qui damors se desesper"... car, dès lors qu'on s'aventure à tenter de la traduire, elle nous confronte à autant de contradictions que de contresens! Langue ô combien piégée, que celle dont la traduction ne se monnaie qu'au prix de contresens! Et pourtant, cette langue, langue de l'amour... est bien censée être NOTRE langue... du moins notre première langue!

 

Dans le jeu subtil de l'initiation à l'amour idéal se prépare une cartographie poétique, opposant différents styles. Si le "trobar clus" fascine encore aujourd'hui, bien peu de lecteurs lisent encore les poèmes de Peire d'Alvernhes, de Guillaume d'Orange, ou d'Arnaut Daniel. En revanche, les poèmes de Bernart de Ventadorn, ou de Guirault de Bornelh, les deux plus grands poètes du "trobar leu", ou "trobar plan", de cette génération, sont encore consultés, publiés, à l'occasion, ou chantés. 

La lecture des razos et vidas, paratextes contextualisant les poèmes (ce qui correspond au "story-telling" des artistes des musiques actuelles), révèle des double-fonds, jusque dans des poèmes paraissant simples, du "trobar leu", qui, pour les lecteurs que nous sommes, 800 à 900 ans plus tard, les rendent presque aussi obscur que des poèmes du "trobar clus"!

 

C'est ce qu'on découvre, quand on prend conscience du contexte de la célèbre chanson de Bernart de Ventadorn, "Can uei la lauzeta mouer". Ce qui paraît être une simple image, évoquant le ressenti de l'oiseau, qui se livre aux différents courants d'airs, pour se laisser porter par eux, en planant (et le texte traduit, au demeurant, sur ce plan, une étonnante finesse d'observation ornithologique), laisse au lecteur un sentiment étrange, quand il passe aux strophes évoquant le désespoir de l'amoureux, et l'impossibilité d'accorder sa confiance aux femmes.

C'est que l'image de l'alouette repliant, et déployant ses ailes, dans les airs, évoque en fait autre chose! Il s'agit d'une transposition poétique, d'une métaphore, au plein sens du terme, représentant précisément une femme, celle que le poète aime, et célèbre, et qu'il a surprise, en train de se donner à un seigneur, qui lui rend visite!

Et, tout à la fois, dans ce texte, qui est peut-être aujourd'hui LE plus célèbre, de tout le répertoire des troubadours (d'autant que sa mélodie continue de nous hanter avec force), se posent les questions fondamentales autour de la fin amors, et de la sociologie environnant les poètes qui la chantent.

D'une part, nous aurons beaucoup plus de chances d'approcher d'une expérience complète, d'une vraie compréhension de l'amour courtois, si nous acceptons l'idée d'en parler sous forme d'interrogations, plutôt que de définitions.

D'autre part, la fin amors est aussi une dynamique de relations, autour des mariages, et mettant en jeu les notions de pouvoir, de classes, et de mérite... dans laquelle le mérite d'un poète, s'il n'est pas d'origine noble, a bien peu de chances de lui accorder les faveurs physiques de la dame qu'il célèbre!

En grande partie, c'est pourquoi plusieurs de ces poètes ont abandonné leur état d'artistes ambulants, et se sont tournés vers un autre amour... en entrant dans les ordres, pour y finir leurs vies, en tant que "frères convers". C'est notamment le cas de Bernart de Ventadorn.

 

Pour certains poètes, la frontière est perméable, entre amour sacré et amour profane. Du reste, le choix d'une dame inaccessible, interdite, comme inspiratrice de la création poétique et musicale, est peut-être aussi un choix, inconscient, de renoncer à l'amour incarné, pour lui préférer une forme idéale, et idéalisée, d'amour, qui résonne de manière privilégiée avec un mysticisme religieux.

Les chansons des troubadours naissent en même temps que les expéditions des Croisades. Ainsi, le destin de Jauffré Rudelh de Blaye, essentiellement connu par les 6 poèmes qui ont survécu, qui lui sont attribués (dont 4 porteurs de mélodies), et à l'étonnante histoire de "l'amour de loin", cet amour impossible, pour la Princesse de Tripoli, qu'il n'avait pas rencontrée, trouve-t-il une "solution" assez logique dans l'engagement du Prince-poète dans la Seconde Croisade, en 1147! Si les données historiques ne permettent pas d'établir avec certitude si Jauffre est revenu de ce voyage, ni s'il a effectivement rencontré la femme qu'il aimait, le voyage, de manière étonnante, associe une quête religieuse, à ce projet d'amour incarné.

Or... il est difficile de concevoir une situation amoureuse plus tendue, plus impossible, que celle qu'évoquent les chansons de Jauffre Rudelh.

Dans son cas, ce n'est pas la différence de conditions, entre l'homme et la femme, qui rend cet amour impossible... mais une distance, infranchissable, entre leurs pays, et leurs cultures.

Distance tellement infranchissable, du reste, que les chansons de Jauffre sont à l'occasion chantées par des artistes de langue arabe, du pourtour méditerranéen!

 

C'est un peu comme si la possibilité de vivre l'amour avec une femme réelle était écartée, pour préférer un amour impossible, source d'inspiration, et de transformation intérieure, pour atteindre à un état de sublimation quasi-alchimique de l'âme!

C'est en quoi Peire d'Alvernhes reproche à Bernart de Ventadorn d'avoir renoncé, pour entrer dans les ordres.

C'est probablement ce qu'il faut comprendre, dans la maxime terminant "Can la douss aura samarguist" de Cercamon: "greu er cortes / hom qui damors se desesper"

L'amour courtois, qu'il soit vécu à la cour, ou ailleurs, est un cheminement, comportant des étapes successives, au gré desquelles l'âme du poète s'affine, et se transforme, jusqu'à atteindre à une pureté, qui, à la vérité, est assez voisine de l'abandon des saints... à cette différence que les troubadours laissent de cette initiatique force, active en eux, les brûlants témoignages de leurs poèmes, assortis de musiques!

 

Et c'est, en les transcrivant, en les interrogeant, pour les porter devant le public d'aujourd'hui, une conviction sans cesse approfondie, que l'épreuve de cette épure hors du commun, participe des qualités, de ces œuvres, qui font qu'elles nous parlent encore!

 

Forgées dans l'intense feu purificateur de la "fin amors", ces œuvres ne peuvent que traverser les temps, pour interpeller nos cœurs et hanter nos âmes, en leur parlant de l'amour absolu!

 

Interrogations citoyennes autour du projet

 

Le collectif Man-naM soutient des projets porteurs d'engagements citoyens.

 

Il se trouve que, par nature, le projet Tan cuiaua saber damors  est porteur d'interrogations sur deux grands axes citoyens, que nous nous proposons d'investir, avec différents partenaires.

 

Avant même de les avoir approchés, il est possible de tracer les grandes lignes de ces interrogations.

 

Dans la mesure où les œuvres de notre programme apparaissent entre la première et la troisième croisade, et peu avant la Croisade contre les Albigeois, l'émergence de ce répertoire nous interroge sur les relations avec nos voisins de l'autre côté de la Méditerranée, et avec le Proche-Orient, d'une manière générale.

En tenant compte du bilan historique des conflits, des symboles forts, qui ont été mis en jeu, à ces occasions, des actes de barbarie, commis, nous interrogeons l'ambition du pouvoir spirituel, la prétention à avoir raison sur l'autre, et ce qui nous définit comme humains.

Mais nous souhaitons aussi suggérer une autre dimension, celle de la richesse de ces rencontres, par-delà l'horreur des conflits, les influences culturelles et artistiques, en plus des influences commerciales, et l'héritage fort que nous en portons, aujourd'hui encore, de part et d'autre de ces lignes de conflit.

 

Par ailleurs, en cette période de "fracture environnementale",  le présent programme est un formidable médiateur pour sensibiliser les spectateurs à l'urgence de prendre soin de notre environnement, de notre écosystème, de notre Terre et de ses ressources!

En effet, au fil des textes de nos poètes, nous découvrons... ou redécouvrons une attitude à la Nature très différente de la nôtre. La manière dont Bernart de Ventadorn évoque le vol de l'alouette traduit une remarquable attention au phénomène, et une certaine finesse ornithologique. Cercamon et Marcabru, tout comme Guillaume d'Orange, et Arnaut Daniel, une génération plus tard, sont particulièrement sensibles à tous les phénomènes naturels qui accompagnent les changements de saisons, et les évoquent avec une richesse de détails qui nourrit la palette émotionnelle métaphorique associée à l'évocation des états et sentiments amoureux!

On pourrait presque suggérer, qu'en contrepoint à la querelle opposant Marcabru à ses contradicteurs, pour définir quel est l'amour légitime, amour idéalisé, amour naturel, ou amour physique, et bestial, on ressent un profond enracinement dans la Vie, la Nature, un amour d'une autre sorte, qui englobe l'amour des poètes, et en nourrit fortement l'inspiration.

 

Non seulement pour tracer un lien avec les enluminures des manuscrits et chansonniers, souvent d'inspiration végétale, mais aussi pour inviter nos spectateurs à s'interroger sur NOTRE relation, aujourd'hui, à la Nature, au vivant, à notre environnement, nous accompagnons notre programme d'une performance du graphiste et dessinateur Miguel DONGUY, dont le travail est projeté sur écran...